Mon frère

Quand je pense à mon grand frère, j'aimerais tant pouvoir raconter une histoire qui finit bien. Mais je vais la raconter pareil parce qu’y a des choses qui ont besoin d'être dites.

Plusieurs personnes proches de moi ne savent peut-être même pas que j'ai un frère. C'est parce qu’on s'est perdus de vue y a 12-13 ans. Premièrement, c'est mon demi-frère, né d'une union précédente de mon père. Christian à 12 ans de plus que moi. On pourrait dire qu’on n’a pas grand-chose en commun vu l'écart d'âge mais j'ai quand même quelques souvenirs précieux de lui et du temps passé en sa compagnie. Notre relation s'exprime en 3 temps.

Mon frère c'est un magicien. Quand j'étais petite, je me souviens avoir passé des heures à écouter en loop des VHS de David Copperfield « tappé » à la TV. Christian pratiquait à répétition ses trucs de cartes, de piastres qui apparaissent et disparaissent et des fois de petite soeur qui apparait et disparait. Il s'intéressait aussi beaucoup au cirque et aux personnages. Mon frère est un acteur inné. Un de mes souvenirs préférés est de sa période "entertainer". Quelques temps avant de quitter définitivement la maison, il avait comme nouvelle obsession d'apprendre la sculpture de ballons et passait des heures à confectionner ses modèles à répétition. Je vous jure, il n'y en avait littéralement des montagnes dans le sous-sol. Et moi, alors vers l’âge de 7 ans, je les défaisais et les refaisait pour apprendre à mon tour cet art marginal. Il s’agit toujours d'un de mes « skills » (j’irais pas jusqu’à dire talent) secret. J'ai entedu mon père dire quelques fois que si on lui avait prédit deux enfants artistes il ne l'aurait jamais cru. La fibre créative ne court pas spécialement dans la famille.

Autour de la même époque, un épisode spécifique me tourmente. Quand j'étais en 3e année du primaire, l'école a organisé des ateliers de sensibilisation pour le harcèlement et l'abus sexuel. J'étais une petite fille très malheureuse (on en reparlera) et j'ai saisi cette occasion d'obtenir un peu d'attention des adultes. J'ai inventé une histoire dans laquelle j'étais victime de harcèlement par mon frère, sans comprendre les conséquences de telles accusations. Mes parents ont bien sûr reçus un coup de fil et je n’ai jamais vraiment su comment l'histoire s'est réglée. Après avoir avoué avoir menti, je n'ai jamais su comment m'excuser auprès de lui. Encore aujourd'hui j'éprouve du remord en repensant à cet épisode. Mon frère a quitté la maison peu après, mes parents se sont divorcés et presque 10 ans plus tard je suis devenue l'ado que j'étais.

Fast forward plusieurs années. J'ai environ 16 ans et je commence à renouer un peu plus avec le frangin. Imaginez qu'en plus d'avoir l'entregent maniéré du "close up magician" (à l'opposé du magicien de scène) il est très charismatique. Mon frère est un genre de Bard Pitt de 6 pieds, athlétique et aux yeux bleus comme les miens. Typique LeBlanc. Mes copines de secondaire qui ont eu la chance de le rencontrer avaient toutes un kick secret dessus. À ce moment-là, il fréquente une fille que j'aime beaucoup. Elle est jolie, intelligente et en plus elle peint. Avec elle je sentais une connexion d'artiste et j'aimais beaucoup aller les visiter de temps en temps. Christian travaillait pour une compagnie d'organisation d'événements spéciaux sur la Rive-Sud de Montréal pour qui il faisait l'animation et aussi la logistique (nous avons grandi à Longueuil). À travers lui j'ai décroché par la bande quelques contrats de maquillage d'enfants, d'animation de party de bureau ou de camps de vacances pour enfants. J'aimais beaucoup avoir l'occasion de le côtoyer en devenant jeune adulte et même si je ne lui ai jamais vraiment dit, il était pour moi le modèle d'une personne qui vit sa vie passionnément ou du moins au fil de son gré et ,disons-le, à la bohème. Pourtant, bien caché sous son costume d'homme sûr de lui, ses proches sentaient bien son fond mélancolique.

Ça a commencé par quelques fugues. Un peu étrange pour un gars dans la trentaine. Puis après 2-3 fois à disparaître et rappeler 3 semaines plus tard, rendu à Vancouver ou whatever, sa blonde s'est tannée. En fait elle s'est tannée en trouvant les messages d'une autre femme. Une femme d'ailleurs beaucoup plus vieille que lui, 2 enfants, une grosse maison et un gros compte en banque. Fait croire que la vie de bohème lui plaisait pas tant que ça finalement et qu'il s'est trouvé une place confortable, sans avoir à se demander comment son salaire de clown allait arriver à payer de loyer.
C'est ici que ça dérape. Le frère que j'ai connu est rapidement devenu une autre personne. Toujours occupé, jamais disponible, monopolisé aux activités et besoins de sa nouvelle partenaire. Les relations avec elle ont été tendues depuis le départ. Difficile de rejoindre Christian, les messages ne semblaient pas toujours se rendre et nous habitions désormais à 200km l'un de l'autre. Lui à St-Eustache, moi à Sherbrooke. En gros nous vivions sur une différente planète et il fut rapidement évident que sa nouvelle douce n'appréciait pas voir son « trophy boy » passer trop de temps loin d'elle, auprès de gens qui pourraient potentiellement questionner la validité de leur relation. Petit à petit il s'est isolé de sa famille au complet et l'on entend presque plus parler de lui. La première grande déception est venue quand il ne s'est pas présenté à mon mariage (une autre histoire pour un autre jour) sans un mot, sans un appel.

6 ans plus tard, je suis alors propriétaire au RubyCherry Shop, mon premier studio de tatouage à Gatineau. C'est le 30 novembre, jours de ma fête et surprise surprise, qui c'est qui vient pas me faire une belle visite. À sa vue un torrent d'émotions déferlent. Pleurs, accolades, on décide d'aller se promener un peu et rattraper le temps perdu. J'apprends que c'est terminé avec sa relation de maintenant 10 ans et qu'il est en train de se "replacer". Promesses de renouer et rester en contact. Un mois plus tard j'apprends que je suis enceinte (surprise surprise, une autre histoire pour une autre fois). Vers le mois de février nous allons souper ensemble à nouveau. Dans mon plein d'hormones émotionnelles que je suis, je lui offre chaleureusement de devenir le parrain de mon enfant à naître. Il semble ému et m'offre aimablement son soutien pour les temps à venir. Ça s'adonne qu'à ce moment-là on est en phase de déménager le studio et qu'à 3 mois de grossesse toute l'aide est la bienvenue. Comme convenu je l’appelle la semaine suivante pour prendre arrangement. Pas de réponse. Message sur le répondeur, pas de retour d'appel. Message courriel, pas de réponse non plus. Et c'est la dernière fois dont j'ai entendu parler de mon frère.

Outch. Allo la blessure d'abandon (on va en reparler de ça aussi).

Un « Finalement j’ai pas le temps, on se reprend » m’aurait suffi. 3 ans plus tard laissez-moi vous dire que mon fils s'est fait attribuer une autre marraine et qu'il n'a jamais eu connaissance de l'existence d'un potentiel mononcle. Bien que je demande toujours des nouvelles de Christian à mon père, dans ma tête (parce que dans mon cœur c'est moins simple) je suis fille unique. Ma blessure est encore bien à vif et je ne peux pas tolérer l'idée que mon fils puisse un jour être à son tour déçu de la même façon par un mononcle qu'il (évidemment) idolâtrerait mais ne pourrait jamais garantir d'être présent. Si j'ai appris une leçon c'est qu'au font on peut choisir sa famille et que je ne peux pas blâmer mon frère pour ses actions, pour ce qu'il est ou pour sa façon de gérer ses états d’âmes. Je peux seulement faire le choix de me laisser affecter ou non, de m'acharner ou non, de le laisser entrer ou non et c'est vrai pour toute relation.  Je sais que mon frère est malheureux et j'espère sincèrement qu'il trouvera éventuellement ce qui pourrait le faire sentir mieux et guérir son blues existentiel, même si c'est loin de nous. Joyeux Nowel.

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