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[ KINDRANA ] Un oeuf dans le désert

De toutes mes voix, celle de Kindrana est la plus forte, la plus impérieuse. Elle se faufile dans mes rêves et joue souvent le rôle de ma conscience. C’est elle qui me taraude sans cesse : « Écris, Karine. Écris notre histoire », jusqu’à ce que je ne puisse faire autrement qu’honorer sa commande. 

 

Sa logique reptilienne est d’une efficacité implacable, parfois même un peu froide. Mais sous son armure forgée de nombreux traumas se cache une âme sensible qui veut à la fois être comprise et servir l’humanité. C’est peut-être pour elle une façon d’essayer de repentir les crimes de son peuple.

 

Son histoire nous fait voyager aux confins de la galaxie, pour néanmoins finir bien ancrée ici, les pieds sur Terre. Ce ne sera pas la dernière contradiction déchirante de ce personnage qui a voué sa vie et celle de sa descendance au service de l’équilibre universel.

 

Voici donc le premier volet de son histoire.


Il y a longtemps que je n'ai pas vu ma planète d'origine, mais je n'ai pas pour autant oublié d'où je viens. Il faut savoir que mon peuple n'était pas natif de cette roche perdue dans la proximité de Bételgeuse, un satellite sans nom (identifié D-1357) sur lequel une petite colonie de quelques centaines d'individus extrayait et étudiait le minerai local, cette précieuse ressource dont les propriétés étaient d'intérêt pour l'Empire draconien. 

 

D-1357 présente un milieu que plusieurs pourraient considérer hostile : un paysage de roches à perte de vue, à peine ponctué de quelques collines à la végétation éparse. Ce que vous pourriez comparer à des lichens et champignons coriaces ainsi qu’une écologie de petites créatures à l'allure insectoïde sont les seules espèces indigènes à ma terre natale. Cette étendue désertique s’avérait inhospitalière pour les rares officiers de l’Empire qui la visitaient à l’occasion. Pressés de repartir vers Alpha Draconis, ils ne restaient jamais longtemps. 

Mais moi, c’est le seul foyer que j’aie connu. J’en suis venue à en aimer les plaines inhabitées et imperturbables, sans pollution sonore ou visuelle pour troubler la magnificence des couchers de soleils violacés : la plus belle et poétique expression de l’ingratitude de cet environnement.

 

Malgré cela, j’étais une étrangère parmi les miens. Tout d'abord, il est rare pour les gens de mon espèce de se reproduire de manière naturelle. Ensuite, il nous est interdit de le faire sans permission à l'extérieur des rites prescrits par la sororité des Anugamas, sous peine de sévères sanctions. Dans ce coin perdu de la galaxie, les seules installations de fertilité disponibles étaient celles produisant les unités de classe Ouvrière : une seule installation élémentaire, située sur le vaisseau colonial gestionnaire de l’ensemble des satellites avoisinants. Quelle ne fut pas la surprise de mes pairs quand ils ont découvert un œuf perdu, à peine dissimulé derrière une roche à quelques centaines de mètres du campement principal. 

 

De toute évidence, la génitrice de cet œuf l’avait abandonné là pour être détruit, exposé aux variations de températures et radiations néfastes au développement d’un embryon. En effet, l'atmosphère de D-1357 est toxique pour nous et n’est rendue tolérable que par l'injection régulière d’un sérum de nanoparticules modifiant nos cellules pour nous permettre d’y survivre. Comme chaque tête de production est cruciale, l'œuf orphelin fut rapatrié sur le vaisseau sans délai pour tenter de le récupérer. Il avait dû falloir un sacré courage et une peur terrible des représailles pour convaincre sa pondeuse d’abandonner sa progéniture. Comme vous pouvez vous en douter, cet œuf était celui qui m’abritait.

 

Dès ma naissance, j’étais différente des autres. Mes compagnons, qui étaient pour la plupart des clones issus d’un bagage génétique limité, se ressemblaient tous. Chacun avait plus ou moins la même taille, avec une corpulence musculaire avantageuse pour travailler dans les conditions difficiles des colonies. Les ouvriers draconiens ont tous la peau d’un vert olive sombre, leur crête et leurs yeux d’un brun presque noir sans aucun autre signe distinctif. Seuls leur personnalité et leurs expressions les différencient. 

 

Affectée dans son développement par mon exposition prolongée aux éléments, ma peau est quant à elle d’un vert laiteux presque blanc. Ma crête et mes yeux, tout aussi peu pigmentés, arborent un rouge brunâtre des plus voyants. De plus, je suis une bonne tête plus courte que tous mes pairs et d’une stature beaucoup plus délicate, se rapprochant de celle des castes scientifiques ou cléricales de mon peuple. 

 

Pour les premiers cycles (années) de notre vie, nous étions tous confinés au vaisseau à des fins d’apprentissage. Vu mon infériorité physiologique, les plus forts n’ont pas hésité à s’en prendre à moi et à me maltraiter. Je n’avais aucun camarade et mon seul réconfort consistait à m’absorber dans l'étude des quelques livres scientifiques que j’avais trouvés à bord ; une occupation rebutée par mes compères qui, de toute façon, étaient voués au labeur dans les mines. Et de fait, j’étais plus futée que mes compatriotes. 

 

Après un temps, quelques bonnes réparties et ripostes de ma part les ont convaincus de me laisser tranquille. Et bien que répréhensibles, ces démonstrations de ruse ont eu l’avantage de me démarquer de mes confrères aux yeux des enseignants chargés de s’occuper de nous. Ce qui au départ instiguait une certaine crainte envers moi a fini par se transformer en respect. J'étais tolérée, même si ma présence était malaisante et rebutante, un peu comme une enfant difforme néanmoins issue du sang d’une grande lignée. Si mes origines étaient un mystère, personne n'osait jamais poser de questions. Et si les officiers avaient une théorie, ce que je soupçonne fortement, ils n'en parlaient jamais. 

 

Il était évident qu’il ne me serait jamais possible de participer à l’extraction du minerai ou de travailler sur les chantiers. Mes professeurs, intrigués par mes capacités, ont fait ce qu'il fallait pour exploiter au mieux mon potentiel. Dès mon jeune âge, je fut formée pour devenir chercheuse, la première et la seule à être entraînée sur place. Le fait d’être née ici me conféra un avantage : celui de connaître mieux que quiconque la planète et les rouages de notre organisation. 

 

Par contre, je n’ai jamais eu la permission de visiter les grandes cités, ou d'y être éduquée, comme mes maîtres. Mon existence bâtarde était en soi une disgrâce et je n’ai jamais eu le droit de quitter la colonie. J’ai été informée de façon sommaire des protocoles, valeurs et objectifs de l’Empire, soit d'étendre sa domination et de conquérir les espèces jugées inférieures, mais je n’ai jamais senti que ces objectifs me concernaient ou que l’Empire lui-même représentait quoi que ce soit pour moi. En fait, je sais maintenant que d’avoir évité cet endoctrinement est ce qui a pu me permettre de remplir le rôle que je joue aujourd’hui. Je n’avais qu’une chose en tête : la science.

 

À l’âge de la maturité de 35 cycles, on m’a postée sur le terrain pour de bon. J’avais visité les installations plusieurs fois antérieurement, accompagnée de mes mentors pour différents séjours de formation, mais cette fois j’étais pour m’y établir et y mener mes propres recherches et expériences. 

 

D'abord placée sous la tutelle d’un autre spécialiste, en peu de temps j’ai été nommée responsable des exploitations, les scientifiques de ma communauté ayant des ambitions plus prestigieuses que de rester dans ce coin perdu. J'étais la candidate parfaite, puisque je ne pouvais aspirer à aucune autre fonction. 

 

Pendant 47 cycles, j’ai étudié sur le D-1357. Il y avait peu de cristaux disponibles, mais, en les utilisant en combinaison avec le minerai, nous lui avons découvert d’intéressantes propriétés en conductivité. Mon expertise et ma fascination pour les circuits et leurs applications ne connaissait aucune limite. Pour la majorité de ma vie adulte, aucun événement majeur n’est venu perturber notre tranquillité. Mais, un jour, sans préavis, nos ravitaillements n’ont pas été livrés.

 

Cette nouvelle était alarmante, car l’approvisionnement n’avait jamais été en retard. 

Ensuite, nous ne recevions plus de réponses à nos communications. Nous avons même tenté d’envoyer des unités éclaireuses dans l'atmosphère pour bénéficier d’une plus grande portée, mais rien à faire. La navette avait disparu et ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris la raison de cet abandon. Nous avions près de 350 ouvriers sur place à nourrir, mais surtout à injecter avec la solution de nanites qui nous permettaient de survivre sur le satellite. N’ayant jamais manqué de rien au préalable, il ne nous restait plus que 200 fioles, une dose pouvant durer environ une trentaine de révolutions (jours). Pour la nourriture, nous avions bien quelques serres de production, mais elles étaient avant tout récréatives, un passe-temps pour les quelques gradés qui avaient le loisir de s’en occuper, si l’on veut. En peu de temps, nos forces se trouvèrent affectées.

 

La situation était critique. Le conseil directeur de la colonie prit la décision de ne plus injecter la majorité des clones et de conserver les réserves pour nous ainsi que pour quelques individus suffisant à l’opération des serres et à l’entretien des installations de première nécessité. Nous avions ce qu'il fallait pour nous soutenir un peu plus d'un cycle. Mais, au terme de cette année, alors que tous les clones étaient incinérés depuis longtemps, nous n'avions toujours pas de signe de l'Empire. 

 

Connaissant les mœurs d'efficacité impitoyable de notre organisation et l'importance négligeable que nous avions pour eux, nous étions résolus à notre sort et n'avions aucun espoir d'être récupérés. À ce point, nous essayions simplement de mourir dans la dignité avec le meilleur rendement possible. Quotidiennement, et jusqu'au dernier moment, je continuai d’effectuer mes tâches et de remplir mes rapports journaliers, dans l'espoir qu'ils seraient retrouvés et d’une quelconque utilité. Puis l’inévitable arriva : les ressources de sérum vinrent à manquer. 

 

Mes compatriotes et moi avons commencé à être malades. Certains dégénéraient plus vite que d’autres, selon leur constitution respective. Par la grâce de mes particularités génétiques, l’affection semblait causer moins de dommage dans mon organisme, mais il ne faisait aucun doute que les prochains jours auraient raison de moi, comme des autres. 

 

Vers la fin, il ne restait que trois d’entre nous : moi-même, un clone formé pour l’entretien des installations et un clone militaire, à l’origine chargé de la gestion des travailleurs miniers. Les derniers officiers avaient rendu l'âme au moins 8 jours auparavant. Puis, un matin identique à tous les autres qui avaient pavés le chemin de ma vie, l’impensable survint.

 

Un vaisseau. Mais un vaisseau comme je n’en avais jamais vu, aux formes abstraites courbées et si fluides que je crus à une hallucination. De mon peu de connaissances aérospatiales, je savais qu’il était impossible que ses occupants appartiennent à l’Empire. Mon estomac était noué devant l'inconnu (ou parce que je n’avais rien ingéré depuis plusieurs jours, mes orifices digestifs ne laissant écouler que du sang). 

 

Malgré tout, dans ma torpeur agonisante, j’étais aussi sereine. Il n’y avait rien ici qui puisse servir à une force armée. En fait, il n’y avait rien d'intérêt du tout. Soit les nouveaux arrivants étaient venus nous aider, soit ils étaient là pour nous achever, ce qui était inutile, car nous nous achevions très bien tout seuls. 

 

Je ne me souviens pas d’être montée à bord. Mon seul souvenir est de m'être réveillée dans un pod de régénération, avec toute une armée d’êtres bleus aux yeux immenses qui me scrutaient. Dès cet instant, je sus que j’étais entre les mains des troupes que j’avais jusque-là considérées comme ennemies.

 

Pourtant, au cours des mois et des années qui suivirent, j’en appris beaucoup sur les politiques et mœurs intergalactiques, ainsi que sur ces nouveaux compagnons qui m’ont guérie, puis formée. Je n’ai jamais revu les deux autres reptiliens qui me tenaient compagnie lors de notre rescousse. Je n’ai pas non plus demandé ce qui leur était arrivé. 

 

Je suis Kindrana Melchizedek, lieutenante en bio-ingénie énergétique au service de la Fédération Galactique de la Lumière.

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