Le dedans et le dehors

Tatouage réalisé au printemps 2020 par Lili, au Tatouage Collectif, à Gatineau.
Tatouage réalisé au printemps 2020 par Lili, au Tatouage Collectif, à Gatineau.

Self-creation is the highest art.

-David Zindell

 

Je ne me suis jamais vraiment intéressée ou identifiée à mon corps comme témoin de mon identité. Même petite, j’avais de la difficulté à comprendre pourquoi j’y étais limitée. En fait, j’étais limitée par les étiquettes qui m’étaient apposées (d’être un enfant, d’être une fille). Au pire, mon corps, je l’ai négligé la majorité de ma vie, en essayant d’exister autant que possible dans ma tête et loin de l’inconfort physique et des souffrances qu’il m’apportait (j’ai été beaucoup malade enfant, malmenée adolescente, puis souffert d’un gros surpoids comme adulte). Au mieux, mon corps, je le vois maintenant comme mon véhicule. Un véhicule dont j’aime prendre soin et conserver le plus longtemps possible, et que j’aime décorer, comme les autres choses qui m’entourent et se veulent miroirs de ma personnalité (ma maison, ma voiture, etc.).

 

Avec les années, je me suis vue fluctuer dans les styles et différents courants esthétiques. J’ai essayé différents costumes et différents masques. Pour citer ma cousine que j’adore : Je suis une nerd déguisée. Je les aime ces costumes. Ils m’ont fait pour un temps et je les ai trouvés amusants, sans trop y accorder d’importance et surtout sans trop m’y identifier. Aujourd’hui, je me regarde tranquillement repasser de l’énergie de hippie-déesse-de-la-nature à humanoïde androgynisé. Mon “identité de genre” ne m’a jamais non plus trop préoccupée. Quand je me regarde dans le miroir, je vois un visage qui me plait, qui me ressemble, mais qui n’est pas non plus vraiment “moi”.

 

Pourtant, j’ai choisi le métier de tatoueuse. Un métier de près relié à la peau, à l’apparence que l’on projette. À la vision de ce qu’on veut manifester de soi-même et ce qu’on perçoit de l’extérieur des autres. Contrairement à ce que j'ai déjà pu moi-même penser, je ne crois plus que les tatouages soient déterminants de Soi. Je crois qu'ils sont une exploration et une expression du Soi, mais l'essence profonde d'une personne est radicalement indépendante de son enveloppe. Les tatouages sont des réflexions, des idéaux, des talismans, des histoires, mais ils ne sont pas Nous. Ce qui se devrait un engagement permanent me rappelle à tous les jours de ma propre mortalité, du changement perpétuel, de mon corps vieillissant et de mon voyage de retour vers Dieu. Chacun de mes tatouages, indifféremment de leur histoire, est une marque de volonté déterminante de mon esprit envers son véhicule et l’histoire de celui-ci, de même qu'une méditation sur l'éphémérité de cette même chair. Je fais les choix esthétiques que je sens résonner, sans trop raisonner (ha!) de quoi “j’aurai l’air plus tard”. C’est pour moi une question sans objet. Même la perspective de ma mort physique est peu intéressante. C’est aussi banal et certain que l’expiration suivra à la prochaine inspiration. On aura tous l’air d’un petit paquet en décomposition assez rapidement.

 

Mon Moi, il s’exprime entre mes deux oreilles dans une multitude de voix et de personnalités en mouvance. Mon essence est à l’intersection de ces différents aspects et archétypes qui s’expriment à travers ma forme. Quand je ferme les yeux, je vois des milliers de galaxies et d'étoiles. Des fois, je vois des lieux qui ont l'air plus réel que ce que je vois les yeux ouverts. Plus vibrants, plus intenses. J’ai l’impression parfois de me retourner à l’envers comme une peinture d’Alex Grey : l’univers complet contenu à l’intérieur et mon intérieur pas seulement créant, mais ÉTANT aussi tout ce qui existe à ma perception. Il n’y a plus vraiment de différence entre les deux. Je suis de moins en moins capable de faire la distinction entre présence, conscience et manifestation. 

 

J'ai compris à un moment donné que ce qu'on met plante dans notre subconscient est fondamentalement déterminant de la réalité que l'on manifeste autour de soi. À partir de là, j’ai commencé à épurer tous les entrants, des médias aux divertissements, en passant par mon alimentation. Je constate que, en me nourrissant de cette soupe élémentaire, je développe la version la plus actualisée, mais surtout la plus intègre de moi-même. Ce processus de “nettoyage” est-ce que je souhaite engager sérieusement cette année. J’ai une vision claire, et j’ai l’intention de m'y concentrer comme un laser. 

 

Dans le présent, je n’ai pas vraiment envie de ressembler à quoi que ce soit de connu ou de familier, ni de m'associer à un mouvement ou un idéal. Avant ça m'angoissait d’errer sans trouver ma place. Aujourd'hui, je me sens libérée. Je me permets de vagabonder et de visiter. J'ai envie d’irradier. Le feu, je le sens, je le vis depuis longtemps et j'ai déjà passé proche de me brûler. Mais pour tout de suite, je le laisse me réchauffer. Comme un métal, je me laisse lentement purifier sans être consommée. C'est ça l'alchimie au fond. Un lent processus et plein d'attention, où l’alambic mijote dans de parfaites conditions. Pas trop chaud, pas trop froid, pas trop agité ni en train de décanter ; mais en constante transformation, en constante évolution.

 

Amen.

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