En 2023–2024, j’ai publié deux textes sur mon blog personnel, Atypique : un témoignage puis Autisme : un coming out. Aujourd’hui, j’y reviens de façon plus publique. D’abord parce que mon cheminement a évolué, mais surtout parce que, de tous les textes que j’ai écrits, ce sont ceux qui ont suscité le plus d’échos. Ce sont ceux pour lesquels on m’a dit : « wow, ça m’a vraiment aidée ». Depuis, plusieurs personnes m’ont confié avoir entamé des démarches diagnostiques pour elles-mêmes ou pour leurs filles — ces dernières étant encore trop souvent invisibilisées dans l’enfance, précisément parce qu’elles parviennent mieux à se fondre malgré des difficultés bien réelles. Nous méritons d’être vues dans nos couleurs atypiques et de construire une vie qui nous ressemble, qui nous soutient, plutôt que de continuer à souffrir en silence en ayant l’air de ce que les autres attendent de nous.
À l’époque, j’essayais surtout de comprendre. Aujourd’hui, je ressens plutôt le besoin de recadrer. Être une adulte neuroatypique ne signifie pas seulement penser différemment. Cela influence la manière de travailler, de gérer son énergie, d’entrer en relation, de récupérer, et aussi de vieillir.
Beaucoup d’entre nous ont appris à compenser très tôt. Observer. Analyser. Imiter. Anticiper. Cette adaptation permet souvent de réussir extérieurement. Mais elle a un coût. Les recherches sur le camouflaging montrent que le masquage prolongé est associé à des taux plus élevés d’anxiété, de dépression et de burnout chez les adultes autistes, particulièrement chez les femmes diagnostiquées tardivement.
Les données sur l’emploi sont tout aussi parlantes. Les adultes autistes connaissent un taux de sous-emploi et de chômage très élevé. Plusieurs synthèses citées dans la littérature récente — notamment par Devon Price dans Unmasking Autism — indiquent qu’entre 40 et 80 % des adultes autistes ne travaillent pas à temps plein. Même parmi ceux qui sont diplômés, le taux de chômage demeure largement supérieur à la moyenne, et beaucoup occupent des postes sous-qualifiés par rapport à leurs compétences. Ce n’est pas un manque de capacité. C’est un décalage entre des structures de travail rigides et certains fonctionnements neurologiques.
Dans mon cas, les cadres salariés traditionnels se sont révélés incompatibles avec mon système nerveux : attentes implicites, hiérarchies floues, surcharge sensorielle, rigidité horaire. L’autonomie m’a offert un espace viable pour créer. Mais même dans un cadre choisi, j’ai dû apprendre que la performance constante n’est pas durable.
Les accommodements ne sont pas des privilèges. Ce sont des ajustements qui rendent la continuité possible. Travailler moins d’heures. Espacer les rendez-vous. Réduire la stimulation. Clarifier les attentes par écrit. Pouvoir déplacer une rencontre sans culpabilité lorsque l’énergie est épuisée. Dans les relations aussi, cela implique de demander une communication directe, prévoir des temps de solitude, nommer ses limites sans s’excuser d’exister.
Vieillir rend ces ajustements encore plus nécessaires. Beaucoup décrivent un point de rupture autour de la fin de la trentaine ou du début de la quarantaine, lorsque l’énergie disponible diminue et que la récupération ralentit. Ce n’est pas une fragilité personnelle. C’est l’usure cumulative d’années d’adaptation constante. À un moment, continuer comme avant n’est simplement plus possible.
Ma neuroatypie influence aussi profondément ma création. Mon rapport aux couleurs, à la lumière et aux textures est intensément sensoriel, presque synesthésique. Certaines recherches suggèrent que les personnes autistes présentent des particularités dans le traitement visuel : une perception plus fine des détails, une sensibilité accrue aux contrastes et aux variations lumineuses. Je ne parle pas d’un “superpouvoir”, mais d’un filtre différent. Depuis l’enfance, je suis fascinée par tout ce qui brille, miroite, scintille. Les reflets, les irisations, les effets lumineux m’attirent presque viscéralement. Cette sensibilité nourrit ma technique : couleurs hyper saturées, contrastes marqués, effets lumineux assumés. Ce que l’on appelle parfois “un style” est souvent la traduction d’un système nerveux particulier. Mais cette intensité demande aussi d’être protégée. On ne peut pas exploiter indéfiniment une hypersensibilité sans l’épuiser.
Si je parle aujourd’hui de neuroatypie dans un cadre professionnel, notamment à travers des ateliers sur le travail et les arts, ce n’est pas pour militer ni pour m’exposer davantage. C’est parce que le silence coûte cher. Trop d’adultes atypiques s’épuisent à tenter d’entrer dans des structures qui n’ont jamais été conçues pour eux. Parler d’accommodements, c’est parler de viabilité. C’est créer des environnements où la compétence peut exister sans autodestruction.
Deux ans plus tard, je ne suis plus dans la quête de validation. Je suis dans l’ajustement. Dans quelque chose de plus calme, plus lucide. Je ne cherche pas à être exceptionnelle malgré mes limites. Je cherche à être entière avec elles.
J’apprends encore. À ralentir. À demander. À poser des limites sans me sentir coupable. Rien d’extraordinaire. Juste une façon un peu plus honnête, et peut-être un peu plus douce, d’exister.

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